17.06.2019

Risques auditifs Forum Interview

Le pair-à-pair, méthode de prévention la plus efficace en milieu scolaire ?

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Interview

Les étudiants de BTS ESF (Économie Sociale et Familiale) du Lycée Flaubert de Rouen se sont essayés à la prévention des risques auditifs auprès de lycéens et collégiens. Nous nous sommes entretenus avec Colombe Patry, infirmière de l’établissement, afin d’en savoir plus sur l’application de cette méthode.

 

Quelle place occupe la prévention dans vos missions d’infirmière scolaire et plus particulièrement la sensibilisation aux risques auditifs ?

Notre circulaire définit un certain nombre de missions, dont l’organisation d’actions de prévention sur un plan individuel ou collectif, que ce soit en termes d’éducation ou de santé.

Au Lycée Gustave Flaubert, nous avons monté un Comité d’Éducation à la Santé et à la Citoyenneté Inter-établissements (CESCI), afin de mettre en place ces actions dans les Hauts de Rouen et ses communes limitrophes. Suite à un diagnostic auprès de nos 2.400 élèves, nous avons essayé de déterminer les axes prioritaires de santé. Parmi ces axes, se retrouve les prises de risques, les addictions et l’hygiène de vie, dont les risques auditifs.

Nous avons toujours essayé d’avoir une politique de prévention transversale dans nos projets, du CP à la terminale, sous forme d’un parcours éducatif de santé par thématique, afin que le programme de prévention soit le plus adapté possible.

Pour les risques auditifs, notre projet a concerné non seulement les étudiants et les élèves « ante-Bac », mais également les collégiens. Bien qu’il se soit déroulé dans notre lycée, des collégiens du secteur du CESCI ont été invités à découvrir le projet.

 

Comment a germé le projet de ces 2 demi-journées banalisées autour de la prévention des risques auditifs ?

Nous avons accueilli un concert pédagogique Peace&Lobe® en collaboration avec le KALIF (association musicale et culturelle basée à Rouen, engagée dans la prévention des risques auditifs), auquel ont assisté 5 classes de seconde de niveau professionnel et général.

Le BTS ESF y a également assisté, car ces étudiants seront potentiellement amenés à mener des actions de prévention en tant que futurs professionnels. C’est une cible prioritaire. Suite à ce spectacle, nous avons réfléchi à la continuité que nous pouvions y apporter.

 

Avec quels autres acteurs avez-vous mené à bien ce projet au Lycée Gustave Flaubert ?

La mise en place ne peut se faire qu’après validation du chef d’établissement. Son adjoint assure l’appui logistique pour la gestion de salles de classe et des emplois du temps. Ensuite, les enseignants du BTS ESF nous ont aidés à monter le projet avec leurs étudiants : il y a eu une phase de collecte (affiches, BD, vidéos, etc.) où nous avons pris appui sur les professeurs d’Arts plastiques et de Français, mais également avec d’autres enseignants, bien que ce ne soit pas en lien direct avec leur enseignement. En tant qu’infirmière, j’ai travaillé sur le dépistage auditif en expliquant son intérêt et la manière de l’effectuer.

Les élèves qui ont pris part au public ont aussi été accompagnés par leurs enseignants en amont de la visite afin de la préparer. Un professeur de physique a par exemple fait travailler ses élèves d’option physique sur une cartographie sonore de l’établissement.

 

Comment s’est déroulée la préparation de l’événement pour les étudiants de BTS EFS ?

La préparation du forum a pris 3 mois, car il a fallu que les étudiant de BTS prennent le temps de construire les outils à exploiter auprès du public. Ils ont dû mener des recherches bibliographiques, afin de développer certains aspects évoqués lors du concert pédagogique, comme apprendre à expliquer comment définir un son. Créer une BD ou une exposition demande du temps, tout comme rencontrer son futur public durant les cours, en se rendant dans les classes concernées par la visite du forum, afin de mieux cerner leurs préoccupations et adapter les outils qui seront utilisés en conséquence.

Image de

Crédits

KALIF

Pourriez-vous citer un atelier qui a particulièrement marqué l’attention des élèves du public ?

Les court-métrages ont bien fonctionné, par exemple celui sur les risques routiers de l’écoute à fond au volant. Bien qu’artisanale, la vidéo était particulièrement choquante. Il me semble que les jeunes ont justement été sensibles quant au fait que ça puisse arriver à tout le monde, eux compris. Ils ont très vite réagi, touchés par des conséquences auxquelles ils n’avaient parfois pas songé. Il y avait aussi un coté humoristique qui est bien passé, malgré la gravité du sujet.

 

Comment avez-vous jugé l’impact de la prévention pair-à-pair ?

Que des jeunes puisse être relais de prévention auprès d’autres jeunes nous a semblé plus que légitime.

Nous avons effectué une évaluation 15 jours plus tard aux élèves ayant visité le forum : 92% prétendent y avoir appris des points concernant les risques auditifs qu’ils ignoraient complètement ; 58% souhaitent modifier leurs pratiques d’écoute ; 40% prennent conscience des nuisances à l’encontre du voisinage ; et la moitié a l’intention d’écouter la musique moins fort, moins longtemps.

Le public ne pensait pas que l’audition puisse être un sujet si important, mais l’événement leur a permis de mieux en prendre la mesure. Par exemple durant les ateliers, deux autres clips évoquaient une personne malentendante et une autre atteinte d’hyperacousie. Ils ont été marqués par les risques auditifs en termes d’insertion sociale et d’un point de vue socio-professionnel.

 

Comment les jeunes porteurs du projet ont vécu cette expérience ?

Ils ont approfondi leur connaissance du fonctionnement de l’oreille, de la réglementation sur les niveaux sonores et ont été intéressés par l’échange humain. Faire du théâtre forum, c’est aussi s’apercevoir qu’il n’est pas si évident de prendre la parole devant un auditoire, de jouer devant celui-ci et d’interagir avec lui. Ils se sont aperçus qu’être acteur de prévention passe par un apprentissage. Bien qu’ils ne pensaient pas que cela puisse leur demander un tel investissement, ils se sont beaucoup impliqués.

 

Avez-vous rencontré des difficultés particulières dans la mise en œuvre du projet ?

Il est vrai que l’organisation a été chronophage. La prévention a été menée auprès de nos lycéens, mais nous avons également invité des collégiens issus d’autres établissements. Il a fallu longuement négocier pour libérer des créneaux et faire en sorte que les plannings puissent correspondre.

Sinon au contraire, le courant est bien passé entre eux. On voit bien que les jeunes sont très réceptifs quand se sont d’autres jeunes comme eux qui interviennent, certainement plus que si ça avait été avec moi qui les rencontre déjà sur divers sujets, comme l’éducation à la sexualité.

 

Ces ateliers ont-ils fait l’objet d’une notation dans le cadre de leurs cours ?

Mettre en place des actions de prévention évaluées est au programme des BTS ESF. Ils ont été notés par leurs enseignants et moi-même. Stéphane Maunier, directeur du KALIF, était présent et a pu constater l’énorme investissement et travail de recherche. Par contre, il a été plus difficile pour les étudiants de positionner leur discours entre « noir et blanc », ce qui s’est caractérisé par une tendance à prévenir qu’il « ne faut pas », alors que notre approche professionnelle est d’avantage portée sur la réduction des risques.

 

Si c’était à refaire, que changeriez-vous ?

Nous sommes satisfaits du forum. La diversité des ateliers correspondait vraiment à ce qu’on imaginait et nous a permis d’aborder largement les thématiques du bruit, ses conséquences sur la vie sociale, professionnelle, les relations aux autres, à soi-même et à sa propre santé.

Si c’était à refaire, peut-être aborderions-nous plus encore la réglementation dans la vie courante. Par exemple, les bruits de voisinage créent de nombreux problèmes tels que des conflits, voire engendre la violence. Nous pourrions proposer à un représentant de la municipalité d’intervenir pour témoigner des sollicitations auxquelles ils font face dans la ville et la manière dont elles sont réglées. C’est une thématique importante à laquelle les jeunes seront confrontés : que ce soit à cause de voisins qui font la fête jusqu’à tard, ou encore à cause du voisin qui passe la tondeuse à gazon.

Une aide complémentaire de la Région aurait permis de mieux développer certains points, comme la cartographie sonore de notre établissement. Suite au changement de chef d’établissement, il serait intéressant de reprendre cette carte pour aller plus loin dans la démarche et son exploitation.

Pour conclure, je sais par expérience qu’il faut tout d’abord sensibiliser et motiver notre équipe formatrice au projet. Nous avons vraiment dynamisé les BTS EFS pour qu’ils aient envie de faire passer le message, car pour les jeunes, les risques auditifs sont un thème de prévention qui peut paraître moins évident que d’autres. Je dois ajouter qu’un élève de la classe était malentendant, ce qui a facilité l’instauration du sujet, étant donné qu’ils constataient ses difficultés au quotidien.